mardi 23 novembre 2010

Le Cerf



Tout un chacun connaît, plus ou moins, cette vieille légende de Saint Hubert interpellé en pleine chasse par la vision d'une croix de lumière éblouissante entre les bois d'un cerf en arrêt. De même que celle – identique et plus ancienne - de Saint Eustache telle que rapportée dans la Légende Dorée de Jacques de Voragine et dont on connaît le thème : Officier romain aimant passionnément chasser, Placidus se convertit au christianisme et prend le nom d’Eustache après avoir vu apparaître cette croix lumineuse entre les bois d’un cerf. Le Diable se déchaîne alors contre lui, le sépare de sa femme et de ses enfants et lui fait subir mille tourments de toutes sortes. Finalement, enfermés dans un taureau d’airain au-dessus d’un brasier ardent, Eustache et les siens restent fermes dans leur foi et sont miraculeusement épargnés. C'était le 20 septembre aux alentours l'an 120 de notre ère.


Et nombre d'auteurs de s'interroger sur le sens et le pourquoi de cette image incongrue du Cerf et de la Croix, en l'occurrence ici chrétienne. Aucune explication cohérente n'ayant jamais – le fait vaut d'être souligné – été donnée de ce récit, il peut ne pas être inutile d'en indiquer le sens ésotérique originel en lieu et place d'une interprétation platement prosaïque.

Seul Rudolf Steiner, à ma connaissance, sut mettre en évidence cette opposition du cerf et du taureau, en indiquant qu'au contraire de la corne du bœuf qui la capte, celle du cerf, elle, diffuse la substance éthérique naturelle ainsi qu'une source de Vie... Lorsqu'on sait que le plan éthérique devint, depuis la Résurrection, le plan le plus proche de l'homme où se manifeste aujourd'hui le Christ, on comprendra dès lors tout le sens et la réalité de ce récit faussement légendaire, lequel ne faisait que rapporter en termes imagés la rencontre du Christ suite à l'éveil des facultés suprasensibles du chasseur en question. On sait que le plan éthérique, plan des forces morphogénétiques, est en analogie intime et directe avec l'eau - qui en fut même le symbole le plus universel (Il n'est besoin que de rappeler la destination initiatique originelle du baptême par immersion). Ouvrir le regard intérieur sur le monde éthérique équivalait en ce temps-là à y rencontrer le Christ, Source et Maître de toutes les forces de vie du monde :

« Celui qui boira de l'eau que je lui donnerai n'aura plus jamais soif, et celle-ci deviendra en lui une source d'eau vive qui jaillira jusque dans la vie éternelle. » (Jn. IV, 14)

Mais, me direz-vous, pourquoi, en ce cas, le « cerf » ?


Pour le comprendre il faudrait avant tout savoir à quoi, à quelle Source les initiés de l'Antiquité rattachaient l'infusion des forces de vie cosmiques sur le monde en provenance des étoiles, et savoir que le Verseau fut toujours cette Source occulte que les Anciens identifiaient autrefois comme le lieu d'activité sidérale de Poséïdon-Neptune en tant que « corrélatif macrocosmique du corps éthérique humain » pour reprendre les propres termes de Rudolf Steiner.

Une constellation du Verseau dans laquelle les Anciens reconnaissaient la ramure étoilée du grand Cerf du ciel de laquelle, était-il dit, se déversaient toutes les eaux vives du monde comme une rosée de vie en tout être vivant : Cette même Ramure dont il est dit dans l'Edda (Gylfaginning, 37) qu'elle sera l'arme unique du saturnien Freyr lors de son combat final contre Beli.

On s'étendrait longtemps, en effet, à rappeler tous les mythes et récits mettant en scène le Cerf, la Source et l'Eau. On rappellera donc pour mémoire les Métamorphoses d'Ovide (livre III) décrivant ici une expérience astrale authentique et nullement imaginaire :

« A peine (Actéon) est-il entré dans la grotte à la source ruisselante, que les nymphes qui se trouvaient nues, à la vue d'un homme frappèrent leurs poitrines et remplirent toute la forêt environnante de leurs cris subits ; pressées autour de Diane elles la protégèrent de leurs corps ; mais Diane est plus grande qu'elles ; ainsi Diane prit de l'eau, la jeta à la face de l'homme et aspergeant sa chevelure avec l'eau vengeresse, elle ajouta ces paroles, annonciatrices du malheur à venir : "maintenant, va raconter que tu m'as vue sans voile, si tu le peux, je te l'accorde. " Et sans proférer davantage de menaces, elle fait apparaître sur la tête ruisselante d'Actéon les cornes du cerf vivace (...) elle couvre son corps d'une peau tachetée ; elle y ajoute même une nature craintive. »*

On se souviendra que c'était encore le Verseau que les Grecs, aux dires de Plutarque, reconnaissaient en Aristée, lequel se manifestait généralement aux hommes sous la forme onirique d'un Cerf à haute ramure. Aussi les Throttes scandinaves purent-ils enseigner ce que tout un chacun pouvait vérifier de ses yeux en ce temps-là, à savoir que :

« Du sud, je vis venir le Cerf du Soleil,
Ils étaient deux à le conduire par les rênes :
Ses pieds reposaient sur terre,
Mais sa ramure atteignait le ciel. » (Sólarljód, 55)

« Eikthyrnir se nomme le Cerf
Qui se tient au-dessus de la halle de Herjafödr
Et qui broute le feuillage de Lærad :
De sa ramure l’eau ruisselle
Dans la source Hvergelmir
D’où toute rivière tire son origine.» (Grimnismál. 26)**


Constellation la plus australe, avec le Capricorne, et période, en février, de la mue des bois chez tous les cervidés, c'est elle qui correspondait, en Grèce, au mois attique d'Elaphêboliốn*** où se pratiquaient les sacrifices de cerfs et les chasses en l'honneur d'Artémis.


On ne saurait donc s'étonner que le Verseau ait été l'archétype de la rune initiale du
fuþark nordique, source de richesse et de vie que l'ancien Celte voyait s'inscrire au front de son Cernunnos à chaque printemps.


WH.


* « Qui simul intravit rorantia fontibus antra,
Sicut erant, viso nudae sub pectora nymphae
Percussere viro subitisque ululatibus omne
Implevere nemus circum fusaeque Dianam
Corporibus texere suis ; tamen altior illis (...)
sic hausit aquas vultumque virilem
Perfudit spargensque comas ultricibus undis
Addidit haec cladis praenuntia verba futurae :
"nunc tibi me posito visam velamine narres,
Si poteris narrare, licet.
Nec plura minata. Dat sparso capiti vivacis cornua cervi,
(...) velat maculoso vellere corpus
Additus et pavor est. »

** « Eikþyrnir heitir hiörtr,
er stendr höllo á Heriaföðrs
ok bítr af Læraðs limom ;
en af hans hornom drypr í Hvergelmi,
þaðan eigo vötn öll vega. »

***
Ἑλαφηϐολιών, du grec élaphos, cerf. Période de la mi-février à la mi-mars recouvrant exactement la constellation du Cerf en question.

2 commentaires:

  1. Autre interprétation possible, en alchimie, le cerf signifie le mercure indispensable à la réalisation du grand oeuvre.
    Selon Eugène Canseliet:" L'idée de s'élever, de partir vers le haut, de s'envoler, est associée au cerf-mercure sans qui la sublimation philosophique serait impossible" ( Deux logis alchimiques)
    Cordialement
    Elen

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  2. Une interprétation très fondée, en effet ! Dès lors que l'on reconnaît dans le mercurius et le sulfur des Philosophes les 2 éléments constitutifs de cette matière astrale que l'anthroposophie met en évidence : celui-ci en tant que combinaison élémentale de l'air et du feu, et celui-là en tant que combinaison de l'eau et de la lumière, l'on peut y reconnaître cette materia prima que la Genèse biblique appelle précisément les « Eaux », ces eaux au-dessus desquelles couvait « l'Esprit de Dieu », à savoir l'union originelle de la Terre et du Son. (R.S. G.A.324a, La Quatrième dimension, Paris, 2001, p.68 sqq)

    Si l'on se souvient de la répartition des 7 éthers fondamentaux de la nature en terre, eau, air, FEU, lumière, son et vie, on reconnaît d'emblée dans ces « eaux » astrales celles dont la source cosmique n'est autre que le Verseau du ciel. Comme le précise Steiner : « Cette eau n'est pas de l'eau ordinaire, mais ce que l'on appelle, au sens propre du terme, de la matière astrale. Celle-ci se composant de quatre sortes de forces : eau, air, lumière et feu ; et cela se présente à la vision astrale comme les quatre dimensions de l'espace astral. »

    En effet « Dans le langage des alchimistes de l'eau plus de la lumière s'appelle : mercurius, mais ce mercure alchimique n'est pas le mercure ordinaire. Ils ne l'auront pas obtenu sous cette forme, [mais] après avoir d'abord éveillé en eux la faculté de produire de la lumière... » (pp.68-69). Sans ce mercure éthérique aucune sublimation philosophique ne serait, en effet, possible, tant il est vrai qu'il est précisément à l'origine de la Vie en même temps que substance d'élection des forces régénératrices du Christ en l'homme et dans la nature.

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