
« C’est ainsi que nous l’appelons*. Mais bien peu d’entre nous savent ce que nous entendons par là, car on ne peut en parler sans toucher aux mystères, et la connaissance de ceux-ci, tu le sais désormais, ne se transmet pas de bouche à oreille comme la plupart des gens se l’imaginent, mais se vit, s’acquiert par le développement d’un mode de perception directement lié à l’éclosion en soi de ces organes subtils que nous nommons les Fleurs de Baldor** et grâce auxquelles l’initié perçoit en toute conscience ce que le profane contemple pourtant chaque nuit, mais en rêve, au cours de son sommeil, et plus tard dans la mort...
Depuis des temps immémoriaux c’est Dag*** lui-même que nous vénérons en Baldor, le dieu du Soleil et de la Lumière, mais si c’est bien en son nom que nous célébrons chaque année pour le peuple les fêtes de Yôl au solstice d’hiver et celles de Llid au solstice d’été, ce n’est pas seulement cette lumière-là que les initiés reconnaissent en lui, mais le foyer même de toute vision – non seulement le soleil sans qui l’œil ne serait pas, mais également le dieu sans qui les « Fleurs », les Yeux de Baldor en l’homme, jamais ne se seraient ouvertes à la contemplation des indicibles splendeurs de la création divine et de la nature. Or, tu le découvriras bientôt, les hommes deviennent aveugles – aveugles, Phram!... Leur clairvoyance ne cesse de s’obscurcir chaque jour un peu plus et ne se rallume plus qu’à de rares périodes où la Lumière-esprit se fait plus intense – au solstice d’hiver notamment – et puis s’éteint... C’est un monde d’aveugles que tu rencontreras bientôt, à la merci de toutes les illusions que seule peut engendrer une nature où le spirituel n’est plus perçu, d’où les dieux mêmes semblent s’être enfuis!
– Maître, je ne puis croire que Baldor se soit retiré de nous, Lui, le meilleur des Ases, ce serait nier nos plus saints enseignements; comment le dieu de la Lumière pourrait-il se retenir de briller? Toi-même, Wilko, m’as enseigné comme la plus sainte des lois que dans tout l’univers nul n’a le droit, fut-il un dieu, de retenir en lui la Lumière. Cette loi, Wilko, Baldor l’a t-il enfreinte?
– Baldor est mort, Phram... Tel est le terrible secret que les plus grands initiés doivent porter.
Un silence de glace fit suite à ces paroles. L’adolescent sentit son corps astral s’effondrer d’un seul coup sur lui-même et l’eau du cœur lui venir aux yeux. Un intense désarroi se peignit sur son visage, une telle souffrance dans son aura que le vieux druide s’abstint de prolonger le silence.
– Voici longtemps déjà que le Dieu s’est éloigné de nous, bien longtemps. La cause en reste obscure et mystérieuse à bien des égards, et nul parmi nous ne connaît exactement les raisons occultes qui furent à l’origine de ce drame, mais depuis ce jour, inexorablement, siècle après siècle, les Fleurs de Baldor n’ont cessé de se refermer en nous, l’une après l’autre, pétale après pétale, obscurcissant chaque jour un peu plus nos facultés de clairvoyance et cette admirable force de vision qui permit si longtemps à nos ancêtres de percevoir et de contempler les secrets de l’univers, et de vivre jour après jour en compagnie des Ases et des êtres divins les plus élevés. Baldor était pour nous jadis la source lumineuse éclairant ces mondes, le Soleil occulte grâce auquel nous pouvions voir, entendre et d’une manière générale appréhender ces réalités spirituelles sublimes qui s’enténèbrent aujourd’hui de plus en plus à nos regards, faute précisément de cette « lumière » qui émanait de lui comme d’une source, une source dont le tarissement nous enfonce hélas toujours plus profondément dans la nuit de la matière, dans les ténèbres glacées du monde de Hel. » (Jean-Yves Guillaume, Ing, Les 7 Seuils d'Atlantis, Paris, 2005, pp. 33-35)
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Baldour
Ängsälvor, Nils Blommer, 1850.
« J'ai souvent indiqué qu'il était faux de dire que la nature ne fait pas de sauts, car n'est-ce pas un saut énorme pour la plante de passer de la feuille verte aux pétales et aux sépales colorés de la fleur ? Un saut tout aussi puissant intervint dans l'évolution lorsque les hommes perdirent l'ancienne clairvoyance grâce à laquelle ils apercevaient les êtres élémentaires et les voyaient vivre dans la nature, alors qu'aux mêmes endroits, on ne voit plus maintenant que les plantes seulement vertes, que les fleurs multicolores. Les hommes firent également ce saut extraordinaire lorsqu'ils passèrent de l'ancien mode de vision à l'actuel mode de vision. Ces hommes des pays du nord de l'Europe, à l'époque où en orient se déroulait le mystère du Golgotha, possédaient encore le sentiment vivant de cette ancienne vision clairvoyante qu'avaient leurs prédécesseurs, du fait qu'ils pouvaient apercevoir les entités élémentaires agissant aussi bien sur les prairies que dans les forêts, dans le ciel étoilé, et dans les espaces infinis ; ils eurent alors le sentiment que tout cela avait disparu, s'était décomposé, éteint. Ils savaient que regardant jadis la lune nocturne, leur prédécesseurs ne voyaient pas seulement le clair croissant lumineux, mais aussi toutes les entités planétaires qui l'entouraient. Ces esprits planétaires vivants parlaient à l'âme humaine. Ils eurent donc le sentiment tragique qu'il leur fallait vivre dans un monde dont toute cette spiritualité avait disparu.
Lorsque l'homme se demandait ce qui avait bien pu arriver pour que la nature soit ainsi dédivinisée, pour que les ténèbres s'étendent là où jadis il n'y avait eu que lumière spirituelle, celui qui guidait le peuple, celui qui dirigeait la culture répondait : Baldour, dieu du monde des dieux, rassemblait en lui les forces de la lumière solaire, mais Baldour a dû quitter sa place de dieu solaire à cause de la haine des éléments des ténèbres qui s'étendaient sur l'humanité jusqu'à l'horizon de la terre. Il a dû émigrer dans le royaume de Hel, dans le monde souterrain. La force de vision des temps antiques a disparu, la claire apparence du soleil s'est éteinte ; la lumineuse apparence des anciens dieux s'est effacée, et maintenant l'apparence morte de la lumière solaire ne se montre plus que dans le reflet renvoyé par le croissant lunaire : le monde est devenu matière.
La nature apparaissait alors comme une abandonnée, une endeuillée ; jadis unie aux dieux, aux reflets divins que l'on trouvait dans toutes les âmes. C'est pourquoi on se lamentait à son sujet, on pleurait sur elle, parce qu'il fallait qu'on la remplace par la notion de péché, de faute. Ainsi surgit, s'exprima le sentiment de la mort de l'ancien dieu solaire, de Baldour. On se disait : Baldour n'est plus dans le monde extérieur pour nous transmettre la force de vision, il est descendu dans le monde souterrain, il nous a laissé la nature en deuil. Où est-il allé ? Où se trouve en réalité le royaume de Hel ? Où est ce royaume des ténèbres dans lequel Baldour a disparu ? Même ces sentiments, à notre époque matérialiste ne peuvent être compris que si l'on s'y prépare par des notions qui les expliquent.
Demandons-nous ce que signifiait dans les temps antiques le fait de se tourner vers la nature. Que signifiait ceci : Baldour est là ? Cela signifiait quelque chose de réel, quelque chose que ne peuvent comprendre ceux qui sont persuadés que l'organisation humaine a toujours été ce qu'elle est aujourd'hui. Lorsque l'homme jadis se rendait dans la nature, par exemple, il ne la voyait pas toujours avec ses yeux de visionnaire ; il ne percevait les esprits élémentaires qu'à certaines époques, mais il savait que ceux-ci, bien vivants, se montraient à lui dans ces moments-là.
Que se passait-il donc lorsque l'homme voyait ces esprits élémentaires ? Ce n'était pas seulement une vision, la réception morte d'un visage, d'une entité, mais cela était lié
à un sentiment vivant, une sensation vivante ; on marchait dans les forêts, on contemplait les esprits, les êtres élémentaires, mais on ne les regardait pas seulement, on les buvait pour ainsi dire, on buvait leur nature, on l'absorbait dans sa propre âme, on ressentait leur souffle, comme une boisson rafraîchissante, vivifiante, spirituelle et psychique, on sentait pénétrer dans son corps éthérique la respiration des êtres élémentaires des forêts et des prairies, ils rajeunissaient l'homme. Lorsqu'on les voyait à l'aurore on en sentait le rajeunissement, leur force pénétrait l'homme, celui-ci y prenait part, était un avec elle lorsqu'il avait été une fois rajeuni par elle. Mais qu'est-il advenu de toutes ces forces rajeunissantes ? Elles avaient tout à coup disparu du monde extérieur. On ne pouvait plus établir avec elles qu'un rapport à demi-conscient et tragique. Où étaient-elles ? Elles continuaient à agir mais dans l'invisible, dans l'inaudible, au tréfonds de la nature humaine, de façon telle que l'homme n'en était plus conscient.
Puis vint le temps où lorsque celui-ci devint connaissant il se dit : ces forces agissent dans ma nature. Jadis je savais qu'elles m'influençaient dans l'ombre mais je pouvais surtout les percevoir par la clairvoyance, remarquer leur activité dans le monde extérieur. Dans le royaume de Hel, dans les ténèbres personnelles de l'homme, c'était là que désormais se trouvait Baldour. Où est Baldour ? Le prêtre qui avait à expliquer le mystère de la disparition de Baldour répondait : Baldour n'est plus dans le monde visible ; comme homme tu as eu besoin de ses forces formatrices, de ses forces rajeunissantes, tu les as reçues jadis sans presque t'en douter, elles agissent maintenant sans ta participation dans ton être intérieur, afin que ta connaissance, ta science ne leur prenne pas, ne leur arrache pas leur pouvoir. Baldour a disparu du monde visible parce que tu as eu besoin dans ton être invisible de toutes ses forces : il s'est donc retiré dans les profondeurs du monde de ta sous-conscience. Ce que les hommes sentirent alors peut être traduit par ces mots : Ainsi donc me voici comme homme dans le royaume de Hel avec une partie de ma nature. Je ne peux pas voir comment les forces formatrices de ma vie qui viennent du royaume de Hel s'emparent de ma corporéité et de mon âme. Le dieu Baldour est dans le monde souterrain, il est dans le royaume de Hel, il agit sur moi dans l'invisible : le royaume solaire de Baldour a disparu. Voilà le sens de cette atmosphère de lamentations et de deuil, voilà la douleur de l'âme et sa souffrance. Il est nécessaire qu'il en soit ainsi, mais cette lamentation n'est pas égoïste, elle démontre le lien avec le cosmos, c'est une lamentation cosmique, un deuil, une souffrance cosmique.
Puis vint le message que ce qui s'était ainsi retiré dans le royaume de Hel avait été revivifié, ranimé par une autre puissance, une Puissance que l'on pouvait retrouver lorsqu'on jetait un regard profond dans l'être intérieur de l'homme, là où l'antique puissance de Baldour avait disparu : Baldour est dans le royaume de Hel, mais le Christ est descendu dans ce royaume de l'entité humaine sous-consciente – et c'est là qu'Il a revivifié Baldour. Si l'homme approfondit suffisamment ce qu'il est devenu au cours de son évolution, il trouve à nouveau la force formatrice rajeunissante. Ce que tu as perçu, tu le retrouveras, car l'ancien Baldour est descendu dans ton propre royaume des ténèbres où il a trouvé le Christ. Le Christ revivifie ce qui grâce à Baldour exista jadis. C'est ainsi que les prêtres annonçaient à chacun dans ces populations les profonds mystères du Mystère du Golgotha.
Le message de Pâques apparut comme un souvenir sacré de temps très antiques, mais en même temps comme un souvenir qui apportait une vie nouvelle. Il fallait qu'on se dise : la puissance de l'ancien Baldour était trop faible, trop limitée pour suffire à toute l'évolution de l'humanité : Une Puissance plus grande devait intervenir pour rendre aux hommes ce qu'ils avaient dû perdre et que seul Baldour dispensait. C'est ainsi que le message du Christ apparut dans le souvenir que l'homme avait de Baldour et de sa mort : c'est ainsi que retentit la résurrection de l'antique splendeur dans l'âme humaine, splendeur qui avait émigré au fond de l'âme au moment de la mort de Baldour. Cette splendeur, cette Puissance, était maintenant ressuscitée. » (R. Steiner, Der Baldur-Mythos und das Karfreitag-Mysterium, le vendredi-saint 2 avril 1915, G.A.161)
* C'est en l'occurrence ce que l'on désigne, en Inde, comme le Kali-Youga, l'Âge des Ténèbres.
** Les 7 Çakras de l'occultisme oriental, organes suprasensibles de perception spirituelle.
*** Divinité germanique de la Lumière du jour.
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